Janvier 1969
| Le général de Gaulle à la Une de L'Express |
Le Chef de l’État créa la surprise en décidant l’embargo sur les livraisons d’armes à Israël. La Constitution lui donnait ce pouvoir régalien, qu’il assuma seul, en monarque républicain, sur l’Armée et les Affaires étrangères. Un embargo total à compter du 3 janvier 1969, après le raid - condamné par l’ONU - sur l’aéroport de Beyrouth, d'hélicoptères israéliens achetés en France. Quatorze avions de ligne seront détruits en riposte à l’attaque contre un Boeing d’EL AL à Athènes, menée par deux membres du Front populaire de libération de la Palestine. Cette décision mettra fin au commerce des armes entre les deux pays, entretenu depuis une douzaine d’années.
Déjà, en juin 1967, quelques jours avant la guerre des Six Jours, un embargo du même type avait été décrété. Pour les israéliens, la France passait à l’ennemi.
Le 24 mai, recevant à l’Elysée le ministre des Affaires étrangères israélien Abba Eban, le président français avait lancé cet avertissement : « Ne faites la guerre sous aucun prétexte. »
Opposé aux visées expansionnistes d’Israël, de Gaulle avait clairement exprimé sa position lors de sa légendaire conférence de presse du 27 novembre 1967, bien au delà de sa "petite phrase", souvent tronquée : « Certains même redoutaient que les Juifs, jusqu'alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu'ils avaient été de tout temps, c'est à dire un peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur, n'en viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu'ils formaient depuis 19 siècles : l'an prochain à Jérusalem. »
Et de poursuivre : « Maintenant il (Israël) organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsion et s’y manifeste contre lui la résistance qu’à son tour il qualifie de terrorisme. »
Une vision prémonitoire au regard de la suite de l’Histoire, qui vaudra à de Gaulle une avalanche de critiques. Des éditorialistes talentueux iront jusqu’à évoquer “des relents d’antisémitisme”.
De l’anti-sionisme ? Sous la IVe République, la France avait été la fidèle alliée d’Israël, équipant son armée de Mirages et de la technologie nucléaire. Mais depuis 1962, la fin de la guerre d’Algérie et l’Indépendance, les liens avec Israël étaient devenus moins étroits, mais restés cordiaux.
De Gaulle développa sa pensée dans sa conférence de presse : « La Ve République s'était appliquée à favoriser la détente dans le Moyen-Orient. »
« Nous avions repris avec les peuples arabes d’Orient, la même politique d’amitié et de coopération qui avait été pendant des siècles celle de la France dans cette partie du monde (…) Bien entendu, nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que pour nous l’État d’Israël était un fait accompli et que nous n’admettrions pas qu’il fût détruit. »
Malgré ces propos rassurants, la gauche, le centre, Giscard, exprimeront leurs désaccords à prendre le parti des Arabes. Jacques Baumel, député gaulliste, ira jusqu’à considérer que « la décision du général nous éloigne de la position d’équilibre, de juste milieu, de défense de la liberté et de la justice qui doit être celle de la France ».
Jean-Jacques Servan-Schreiber, fondateur de L’Express (futur député puis président du parti radical de 1977 à 1979), dans son édito Israël et nous, trancha le débat : « Tout ce qui met en péril Israël ne menace pas seulement une nation, pas seulement le sionisme, pas seulement les Juifs, pas seulement un peuple courageux - mais une part de l’espoir humain ».
Marc Ullmann, rédacteur en chef adjoint de L’Express, voyait un général « de plus en plus contesté. Cette contestation sans barricades ouvre le cycle habituel des vicissitudes des fins de règne ». Trois mois plus tard, le 27 avril 1969, de Gaulle démissionnera après l’échec de son référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat (il meurt un peu plus d'un an et demi plus tard le 9 novembre 1970).
Le 25 décembre 1969 les israéliens prendront leur revanche : à deux heures du matin, dans le port de Cherbourg, cinq vedettes seront enlevées par un commando de cent vingt marins du Mossad sous couvert d’un armateur norvégien. Elles accosteront à Haïfa le 31 décembre 1969, accueillies triomphalement par Golda Meir, Première ministre israélienne. En 1966 Israël avait commandé à la France douze vedettes de guerre. Sept seront livrées, et les cinq dernières payées mais jamais livrées du fait de l’embargo.
Georges Pompidou, successeur de De Gaulle, prolongera l’embargo jusqu’en 1974 et François Mitterrand brisera l’isolement d’Israël en 1982 par une visite historique à la Knesset…
T.N.